L’altérité précède l’existence du sujet et c’est ce qui va le constituer à travers un processus d’identification qui implique forcément, sauf dans les cas de défaillance psychopathologique, un rapport à l’autre, qu’il soit imaginaire symbolique ou réel. Pour plus de facilité, nous allons écrire A(autre), les deux formes d’altérité étant au départ confondues et appartenant chacune à un registre différent mais cependant nouées, liées l’une à l’autre. L’enfant, avant même sa conception, est parlé, imaginarisé, placé, dans le meilleur des cas, dans l’histoire et la chaîne générationnelle de ses parents.
Cette prédestination est donc le bain dans lequel il est attendu, dans lequel il naît et qui le met pour le restant de sa vie dans un ordre radicalement antérieur et extérieur à lui. Ordre dont il dépend dans sa méconnaissance plus ou moins profonde. Il me semble que ce que Lacan pointe dans l’axiome « un signifiant, c’est ce qui représente le sujet pour un autre signifiant », est non seulement le fait qu’un sujet ne puisse émerger que du langage, ce qui implique déjà en soi l’ouverture à l’altérité du signifiant, opération qui n’est ni évidente, ni gratuite puisqu’elle se paye par la division du sujet mais qu’en plus, celui-ci, soumis aux mêmes propriétés qu’un signifiant, ne peut se reconnaître et se faire reconnaître des autres dans son identité propre que dans l’intervalle par laquelle ses différences, ses singularités subjectives, son désir se glissent à son insu le plus souvent et alors même que son existence n’est possible qu’en lien et dans un rapport en miroir à l’autre. C’est à travers le déficit identitaire dans la psychose et l’autisme que nous pouvons nous faire une idée de l’importance primordiale de cette ouverture dans l’émergence et la construction de l’identité du sujet.
Nous allons donc suivre (de façon simplifiée), afin d’en souligner l’existence intrinsèque au cœur de son identité, le rapport du sujet à l’ (A) autre dans les grands moments de sa formation psychique au niveau des différentes dimensions lacaniennes : réelle, symbolique et imaginaire tout en mettant en exergue les conséquences sur le plan identitaire d’une ouverture à l’altérité qui ne se produirait pas ou qui serait déficiente. La chronologie de ces évènements est très relative car il s’agit de réactions subjectives sur divers fronts qui peuvent survenir dans un après-coup et qui s’apparentent plutôt à celles d’un précipité chimique qu’à des épisodes temporellement fixés.
Le petit d’homme est, la plupart du temps, espéré, imaginarisé par ses parents. Il a déjà, potentiellement, sur le plan imaginaire et symbolique une place précise et particulière dans un milieu familial culturel, social, langagier unique et singulier. C’est de et dans ce bain que le nourrisson naît, organisme sous-développé en regard aux animaux, non viable sans l’aide et la protection de l’autre maternel, le plus souvent. Dans ce moment mythique, cet organisme hanté par le besoin, ne fait qu’un avec le monde extérieur et connaît la jouissance pure et pleine. La formation de la représentation de ses perceptions permettra à l’infant de différencier l’intérieur de l’extérieur dans une opération primordiale comportant face à l’objet, un premier temps mythique de « jugement d’attribution » par incorporation ou expulsion et un temps halluciné dans la tentative de retrouver l’objet premier par le « jugement d’existence », tels que Freud les décrit dans son texte sur la dénégation. C’est donc plongé dans ce bain premier et à partir des objets, d’un milieu préexistant et radicalement autre que le sujet va se constituer et instaurer une extériorité. Dans son séminaire d’anthropologie, Monsieur Warnier nous a relaté, récemment, qu’au sein d’un royaume africain, l’arrivée de l’étranger était considérée comme un apport potentiel constitutif de la tribu. L’autre est accueilli et écouté afin que ce qu’il amène qui peut être constituant pour la tribu soit littéralement incorporé par le roi et expulsé sur l’ensemble de ses sujets. Ainsi, à travers le corps du roi, l’identité des sujets de la tribu est construite reliée aux ancêtres morts et à leurs traditions comme aux éléments extérieurs, l’étranger, l’autre. Il est étonnant de voir le parallèle entre ce qui construit l’identité individuelle et ce qui construit l’identité d’un peuple, c’est ce qui avait été souligné brillamment par Freud dans « Psychologie de masse et analyse du moi »
L’altérité fait irruption dans le monde jusque là sphérique de l’infant, petit à petit, son environnement lui apparaît détaché de lui et le sein de sa mère, jusque là prolongement de lui-même devient objet oral détachable, un des objets partiels déterminés par Lacan, qui dans ce rapport au besoin, souligne la prévalence de la demande du sujet à l’ (A) autre qui en résulte. L’autre et l’Autre sont encore amalgamés en la personne de la mère ou de celle qui nourrit et prodigue les soins. Dans le séminaire L’angoisse, Lacan va faire intervenir, couplée à la demande, elle-même liée au besoin, la demande d’autre chose (attention, reconnaissance, amour…) qui va amorcer le rapport du sujet au désir. Il dit aussi que c’est par l’intermédiaire de la voix que le signifiant s’incorpore, dans la mesure où c’est la voix dans son altérité, détachée du corps, qui le porte, avant même l’entrée dans le langage. Ainsi la langue maternelle particulière dans ses mots, intonations, inflexions rythme…, le bain langagier « lalangue » comme la nomme Lacan, va constituer la première imprégnation de l’enfant au langage avant la confrontation au signifiant. La valeur de cette langue particulière pour le sujet accompagnée de la « bejahung » parentale, la bénédiction tacite de l’enfant comme témoin de leur relation elle-même bénie est soulignée dans les cas où elle a manqué totalement ou partiellement, affaiblissant le processus vital dont elle est le support comme dans les cas d’autisme qui fait de l’enfant un pur réel dans un manque d’inscription imaginaire et symbolique radical ou de psychose infantile conclue par la forclusion du Nom-du-Père.
Le moi se construit à l’image du semblable et d’abord de l’image renvoyée par le miroir. Alors que l’enfant ne fait encore un avec sa mère et le monde extérieur et qu’il se vit comme morcelé, c’est le stade du miroir qui va lui permettre, dans les bras maternels, de reconnaître son image dans le miroir, anticipant imaginairement la forme totale de son corps, de manière virtuelle sur le modèle de l’image de sa mère. L’investissement libidinal de cette forme primordiale, bonne parce quelle supplée la carence de son être sera la matrice des identifications futures. Mais il s’agit d’une image inversée de lui même, comme « autre du miroir », qui va instaurer en lui une profonde aliénation à l’image spéculaire, le moi idéal, et la méconnaissance quant à la vérité de son être. Cette méconnaissance est importante car elle montre l’instauration de l’altérité au cœur même de l’intimité du sujet, la dimension paranoïaque constitutive du moi. C’est comme autre que l’enfant est amené à connaître le monde dans un rapport paranoïaque avec lui-même comme avec les autres car son image spéculaire lui est donnée dans une extériorité et une antécédence qui l’aliène et provoque une tension érotico-agressive à cette image et à celles des autres. Cette phase de constitution imaginaire et l’assomption jubilatoire de son image spéculaire par le petit d’homme vont être entérinées par la mère qui le porte et qui authentifie sa joyeuse découverte en le nommant. A partir de cette nomination maternelle qui donne à l’enfant une identité particulière, séparée d’elle même, un rang dans la famille, dans la société, dans le registre symbolique et qui à l’occasion de cette identification du miroir imaginaire, formatrice et aliénante, va permettre d’organiser un monde où l’imaginaire peut inclure le réel et du même coup le former. C’est ce qui va constituer la réalité du sujet, le réel vu à travers la fenêtre d’une émanation imaginaire : son fantasme. Certains sujets psychotiques vont après décompensation produire des délires pour tenter de remplacer le fantasme défaillant et obturer le réel mais cette production imaginaire n’est pas nouée au symbolique. Le sujet est en recherche d’identité, d’une place et d’un « rôle » à tenir qu’il s’invente dans une tentative de guérison.
A partir du stade du miroir, les signes d’assentiment de l’A(a)utre seront ainsi les racines de l’Idéal du moi, l’identification symbolique, avec leurs effets de toute puissance sur le sujet aliéné dans l’ordre symbolique, instauré par la métaphore paternelle, cette fois. L’intervention séparatrice du père est nécessaire pour permettre que cesse la coexistence fusionnelle de la mère et de son nourrisson. Ainsi, le règne de l’A (a)utre avec sa jouissance illimitée et polymorphe va trouver des limites et une discipline phallique. L’intervention d’un tiers, sous la forme du père réel, va introduire en incarnant le rôle du protagoniste censeur et séparateur, de « l’au moins un », détenteur du phallus objet du désir maternel et à travers l’Œdipe, la mise en place d’un ordre symbolique et de sa loi phallique. Si l’enfant en accepte la contrainte, il va entrer dans le complexe d’Œdipe qui va aboutir à l’opération subjective symbolique et imaginaire de castration ainsi qu’à la détermination de la structure subjective du sujet, son « choix » de défense contre le manque produit par sa castration et surtout celle hypothétique de l’A (a)utre, sa mère. Le type de défense névrotique, perverse ou psychotique va être déterminant dans la manière dont va se former l’identité du sujet. En effet, face à cette altérité paternelle qui met fin à une relation duelle et déloge l’enfant de sa position idéale de phallus maternel, dans les cas de psychose, l’opération symbolique n’a pas lieu. Le résultat subjectif en est un rapport plus direct au réel, sans le filtre pacificateur et sociabilisant de l’ordre symbolique qui promet et permet une place et un lieu au sujet. Ce qui est forclos du symbolique revenant dans le réel, celui-ci apparaît dans une crudité énigmatique, inquiétante, voir effrayante au sujet psychotique. Il ne prend pas véritablement place dans la chaîne générationnelle, il ne se projette pas dans le monde, dans la vie en prenant modèle par identification symbolique sur ses ancêtres, ses parents. Avec l’aide d’un imaginaire plus ou moins opérant et de suppléances d’identifications totales et massives aux semblables, par imitation, le sujet psychotique peut, dans le meilleur des cas, trouver des moyens de compenser ses singularités pour vivre en société de façon satisfaisante. Mais son identité et sa place dans la chaîne générationnelle ne lui sont pas garanties et cette fragilité subjective pourra céder, à la traversée d’évènements particulièrement chargés sur le plan symbolique, appelant un investissement phallique qu’il ne sera pas en mesure d’honorer et lui faire perdre ses précaires repères.
Jusque là, le rapport à l’A(a)utre, dans ce tressage nécessaire, tant aliénant que constructif, mêlant identifications et agressivité dans la construction identitaire de l’infant paraît véritablement fascinant. Mais il devient vertigineux lorsque l’enfant entre dans le langage. Le signifiant comme nous l’a appris Lacan est autonome et même détaché de toute signification et il a un effet primordial sur le parlêtre. Il le représente et le détermine comme l’annonce l’axiome « un signifiant, c’est ce qui représente le sujet pour un autre signifiant » Du fait que l’identité d’un signifiant n’est rien d’autre que sa différence avec les autres, l’identification symbolique d’un sujet, par un représentant est tout aussi peu assurée que l’identification imaginaire avec sa dimension de méconnaissance. En plus d’être reconnu par confrontation aux autres signifiants, un signifiant est différent de lui même selon les différentes occurrences. Il en découle que l’identification symbolique ne peut assurer au sujet aucun être permanent. Nous pouvons là penser qu’avec l’ouverture au langage, à l’Autre, trésor des signifiants, le sujet névrosé n’est pas mieux loti sur le plan identitaire que le sujet psychotique. Ce serait oublier l’effet stabilisant et pacificateur qui résulte de l’aliénation symbolique vectorisée, phalicisée. Même en subissant le doute névrotique qui résulte de ces deux identifications imaginaire et symbolique avec leur part de méconnaissance et d’incertitude, il n’en résulte pas moins que le sujet se trouve soutenu. La demande à l’A(a)utre faite dans le langage, tout en soulignant son manque, est dialectisée, nomme l’objet et le rate puisqu’un signifiant renvoie à un autre signifiant. Mais, grâce à la mise en place du fantasme, cette demande peut être dépassée, avoir un au-delà. Ce manque dans l’A (a)utre, cette castration, inscrits dans la parole et effet de la marque du signifiant sur l’être parlant, par ce fait divisé, est ce qui va constituer le désir. Donc, même dans son désir, qui est le reflet de ce qui est l’intimité même d’un sujet, dans l’inconscient, il s’agit toujours et encore du désir de l’A (a)utre. Loin de représenter une limite à l’élan vital d’un sujet, lorsque le manque vient à manquer, c’est l’angoisse pour lui et l’arrêt du désir. Cette relation à l’A(a)utre qui fait l’identité d’un sujet, nécessaire à son existence même est criante dans les cas où elle n’existe plus comme ceux de mélancolie grave dite de Cotard. Le patient est alors coupé du monde extérieur, il est replié sur lui-même comme une sphère, plein, bouché. Tout ce qui faisait son monde intérieur est aboli, ses liens affectifs sont rompus, il ne ressent plus rien. Sur le plan corporel, sous une forme hypocondriaque très sévère et touchant l’ensemble des organes, un désordre pulsionnel le déshumanise. Cette perte de la vision mentale se retrouve aussi dans le langage qui, vidé de son sens, disparaît. Dans ce délire des négations, il semble que le patient retourne à un stade mythique où l’ouverture à l’A (a)utre avait permis une extériorité. Le patient se dit mort et c’est bien de mort du sujet dont il s’agit représentée par la fermeture à l’altérité qui conduit à plus ou moins long terme à la mort de ce qu’il reste de lui.
© Muriel Thiaude, 2015.
