L’enfance de l’art: entre Éros et Thanatos

Les créations artistiques foisonnent sur la toile, elles soulignent particulièrement la caractéristique de ce que Freud a re- levé comme sublimation : le mode de détournement des pulsions, ancestral, positivé et valorisé dans toute civilisa- tion depuis l’art rupestre jusqu’aux der- nières versions de l’art moderne. L’angoisse face au réel de la maladie et de l’enfermement se trouve également drainée par un humour qui semblait avoir radicalement disparu de notre ho- rizon commun.

Ainsi dans notre société jusqu’ici corsetée, muselée et retranchée dans des combats violents et radicaux, surgit par la grâce du co-vide – engendré par la menace du virus et les mesures sani- taires – un souffle de liberté, de légèreté et d’invention frais et vivifiant.
Ce retour de subjectivité refoulée se trouve être la dernière ressource d’un moi à l’agonie, reclus, rabaissé dans sa démonstration d’une image toute puissante, empêché dans sa démarche d’évi- tement et de fuite du réel, ses capacités d’adaptation à la société et aux autres réduites à néant. Cet « appel » d’air serait-il une recherche de développement d’un trognon de sujet de l’incons- cient dans une société où il était de bon ton de de le cacher et surtout de le taire ?

Un supplément d’être pour donner du poids à un moi aux prises avec un monde qui bascule dans le non-sens, l’absurdité, l’étrangeté …
Le lien que nous pouvons faire avec la psychose semble évident.
Ses limites structurales et ses échappées qui, lorsqu’elle n’est pas décompensée, font de la folie douce, d’un délire artistique la manière la plus positivement inventive pour le sujet psychotique de se définir et ainsi se maintenir à flot.

Artiste pour nomination, point d’attache d’un sujet errant, dans un cadre Autre suffisamment souple et tolérant pour accueillir sa personnalité hors-norme qui, de mimétisme en prothèse di- verses, trouve enfin un rapport au langage (poésie, littérature), au signifiant, au monde qui lui soit propre et qui soit accepté, voire admiré de tous.

La sublimation est l’objet élevé à la dignité de la Chose nous dit Lacan dans L’Éthique et peut- être du sujet élevé à la dignité du sujet de l’inconscient…
Qui détecte mieux le rien de toute chose – son meurtre, le semblant et faux semblant : symp- tômes d’un névrotique abîme ouvert par le signifiant – que le sujet psychotique, puisqu’il n’en est pas dupe ?

La Chose portant son ombre autant dans la psychose que dans la névrose puisque le rien, le vide enserré par nos existences et présentifié par chaque coup du réel, le sujet psychotique n’y est pas épargné.
S’il ne connaît pas la division subjective, la castration symbolique, il n’a pas non plus la toute puissance d’un-au-moins-un malgré les apparences.

Son trop plein parfois séduisant pour le timoré névrosé apparaît dans l’horreur extrême de cer- tains cas de mélancolie morbide où chimère sphérique, tout orifice bouché et pulsions dé-spéci- fiées, leur humanité ne s’exprime plus que par le désespoir et le renoncement.
Trop plein trop vide, c’est tout l’art d’équilibrage dont il est question pour les névrosés comme pour les psychotiques – l’anorexie peut illustrer à l’opposé de la mélancolie morbide, une présen- tification du rien— et si la castration symbolique n’a pas opéré pour le sujet psychotique, la cas- tration du réel, ses coupures fatales et insensées, il les subit de plein fouet, sans filtre symbolique et parfois sans filtre imaginaire.

Il est submergé d’angoisse et d’effroi massifs, aussi pleins qu’un réel peut l’être sans le rempart de la métaphore paternelle et le recours aux Noms du Père qui assurent, plus ou moins, à tout névrosé place et lieu dans un monde relativement apaisé.
Le sujet psychotique, lui, cherche des repères dans une réalité, non – pacifiée, brutale et terrifiante à longueur de temps.

L’indifférence, le mépris, l’inquiétude et le rejet que sa personnalité différente, étrangère inspire n’est battu en brèche que lorsque sa singularité structurale s’exprime à travers l’art, dans la su- blimation de son angoisse à vivre, de sa vision du monde et de son rapport aux autres.
Par la grâce d’une dimension imaginaire vierge de tout jugement moral, qui échappe peu ou prou à la bienséance commune, le sujet psychotique peut trouver dans l’exercice de son art, une place et un lieu précaires mais légitimes.

Cette trouée existentielle semble agir au même niveau dans le monde plein et tout-puissant dans lequel nous vivions, dédaigneux et dégagé du joug de son ordre phallique.
L’art et l’humour reprennent ainsi leurs droits alors même que depuis quelques années, ils avaient vu leur marge de liberté se réduire comme peau de chagrin.

Toujours dans L’éthique, il nous est relaté par P.Kaufmann, le fait que Freud considérait la subli- mation comme un retour à la réalité, « … la réalité d’un manque non pas d’un plein car ce n’est pas la coïncidence des intérêts positifs qui permet de rassembler les hommes mais c’est au contraire la reconnaissance de leur manque respectif, de leur affinité, de leur communauté dans la négativité, dans le manque. »

Le maelström dans lequel nous vivons et l’injonction du chacun chez soi permet une scansion, une coupure dans l’infini métonymique jouissif et tout puissant qui durera ce qu’elle durera mais dont la fêlure produite chez chacun de nous aura permis la mise en lumière d’un sujet tronqué aux confins du psychisme et la reconnaissance de l’autre, quel qu’il soit, dans sa condition de parlêtre ou de sujet mortellement humain.

Muriel Thiaude, le 6 avril 2020

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