La haine, éternelle ré-solution

Lacan avec l’établissement théorique du stade du miroir a mis en lumière la paranoïa constitutive de tout individu.

Celle qui oriente et nourrit son agressivité patente, qui fait qu’entre soi et l’autre il plane toujours une ombre de suspicion.

Puisque la construction et la reconnaissance du corps unifié n’est possible qu’à travers l’assomption symbolique de l’A(a)utre – dans l’imaginaire mis en place à partir de là – le moi se vivra rarement hors d’atteinte du regard, du jugement de l’autre – dans une relation possiblement duelle, étrange et énigmatique   – inquiétante et intrusive voire agressive. 

L’altérité est une rencontre archaïque que l’infans expérimente avant même que le mot la désigne. 

Il l’expérimente dans son propre corps qui fait un avec celui de sa mère. 

Il l’expérimente donc avec l’Autre primordial et avec lui même. 

Voici l’ombilic du rapport à l’A(a)utre, avant l’entrée dans le langage et tout en y baignant – origine de la haine autant que de l’amour – de la haine de soi autant que du narcissisme.

Si ce trait paranoïaque, hautement humain prédomine sur le rapport familial, social et politique puisque antérieur, il est cependant en lien étroit avec ce qui le supporte : le langage et ses lois, celles de la parole et du discours. 

Le fondement de tout ce qui fait société, repose sur ces lois, elles mêmes étayées par ce qui constitue les éthiques, les morales, les us et coutumes, qui distinguent et apprennent le Bien du Mal. 

La dimension paranoïaque humaine est donc ordonnée, apaisée par les lois de la parole qui offrent une place et un lieu pérennes aux parlêtres, étoffées par la justice des hommes et ses droits. 

Lacan nous révèle – notamment dans L’envers de la psychanalyse – le fait que la véritable faiblesse de l’humain soit sa division, la faille subjective administrée par les lois de la parole – que l’amour de la vérité serait l’amour de cette faiblesse et l’essence même de l’amour. 

Aujourd’hui le refus de toute vérité établie – historique, scientifique ou subjective – le déni de preuves irréfutables – la méfiance et le rejet de toute parole singulière, nuancée sont les conséquences  d’un remaniement psychique inédit. 

Il s’agirait d’une fuite éperdue, purement imaginaire, via un jouir sans entrave – une refonte suicidaire ignorant tout savoir propre dans le rabaissement de la parole à une forme de communication univoque et autoritaire et le rejet de toute forme d’antériorité, de toute ascendance quelle qu’elle soit entraînant l’errance absolue. 

La castration est une opération de perte, fondamentalement inégalitaire, demandant le sacrifice d’une partie de jouissance qui peut paraître injuste et arbitraire mais qui préserve une vie propre au sujet, qui le met au monde du langage. 

Et si ce monde le détermine avant même sa naissance, le manque à être créé par la faiblesse d’être divisé fait justement office de soupape : préserve de l’angoisse à être assigné à rôle, à une place sans pouvoir s’en distancer. 

L’actuelle utopie d’arasement des différences est vouée à ne fonctionner qu’au sein de groupes homogènes exclusifs, totalitaires car la seule égalité que le signifiant ménage aux parlêtres comme le dit Charles Melman dans Refoulement et déterminisme des névroses, c’est une pure différence : le trait unaire, signifiant premier, que l’amour de la vérité taraude ou pas. 

Si suivant Lacan être c’est oublier, l’amour de la vérité donc l’amour de cette faiblesse proprement humaine instaurée par la division subjective se trouve moins que jamais en odeur de sainteté. 

Oublier, ignorer, nier, rejeter, cette vérité blessante, cette coupure incorporée au cœur même de l’être est ce que la mise en question – à bon escient souvent – de l’organisation symbolique peut favoriser de manière systématique et nocive.

Car comme l’on jetterait le bébé avec l’eau du bain, cela provoquerait une désorientation durable du psychisme humain et une crispation délétère du rapport à l’altérité.

À ce titre, l’image si souvent déchirée de Kfir Bibas, bébé juif – otage et objet de la haine de l’autre – en est le regrettable symbole. 

Muriel Thiaude, janvier 2024

Laisser un commentaire

En savoir plus sur Muriel Thiaude • Psychanalyste

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture